Monday, 18 June 2018

R REPORTAGES ET DOSSIERS

Sunday, 01 January 2017 15:10

Togo / Derrière les murs de prison, les femmes une minorité, privées de leurs droits

Taille de cellules restreintes, mauvaise alimentation, détentions préventives trop longues, manque de soins médicaux appropriés, absence d’hygiène, surpopulation carcérale … les conditions de détention précaires dans les lieux privatifs de liberté au Togo n’épargnent pas les femmes. Malgré le fait qu’elles soient minoritaires dans ces institutions carcérales, cela n’occulte pas pour autant les problèmes auxquelles celles-ci sont confrontées. Et pourtant, leur situation retient peu d’attention. Une investigation  menée à la prison civile de Lomé, le plus grand centre de détention au Togo, permet de toucher du doigt la gravité de la situation et de mettre à nu ce qui se passe dans ce monde invisible et méconnu.

Prison…la simple appellation du mot suscite la terreur. Et pour cause, les prisons dans le contexte togolais, sont  un endroit où des êtres humains sont traités sans aucune dignité, ni respect. Qualifiés de « mouroirs », les maisons d’arrêt au Togo offrent quotidiennement un spectacle désolant. Dans ces établissements pénitentiaires, la situation n’est pas du tout enviable même pour les femmes, considérées comme des êtres vulnérables. Elles y souffrent un véritable  martyre. Regard meurtris, visage émacié ôté de sourire, la plupart dépérissent. Leur vie s’apparente à un enfer permanant tant elles endurent au quotidien une torture à la fois physique et mentale.  La rupture avec la famille et l’isolement sont aussi intenses que  les sentiments de honte et de culpabilité.  La douleur est lancinante. L’organisme en prend un sérieux coup: elles tombent malades, elles n’ont plus parfois de menstruations, elles s’évanouissent, elles somatisent, elles se meurent.

Elles sont en effet, environ quatre-vingt-dix (90) femmes, à la prison civile de Lomé, provenant de divers pays notamment la Colombie, le Nigéria, la Philippine,  le Libéra, le Liban, le Ghana, le Togo,  au moment où nous réalisons notre enquête.

Dette, affaire de drogue, homicide, infanticide,  vol, escroquerie, sont entre autres  les causes récurrentes d’arrestation  de ces femmes qui s’agglutinent à longueur de journées au « quartier de la femme ». Un lieu où les conditions minimales de salubrité, d'hygiène et d'alimentation ne sont guère garanties. 

« Nos conditions de détentions ne sont pas dignes »

Prévu en réalité pour quarante (40) personnes, le « quartier de femme » à la prison civile de Lomé compte parfois jusqu’à plus de cent (100) femmes qui partagent seulement quelques deux WC et douches. Les cellules sont toutes aussi exigües,  pleines à craquer, non désinfectées  et menacées par les intempéries.  Les récits sont plutôt lugubres et les témoignages déchirants.

« Nos conditions de détention ne sont pas dignes. Elles ne sont pas du tout facile sur presque tous les plans. Ici, on a de petites cellules qui contiennent parfois jusqu’à trente (30) femmes. On se couche à même le sol. On n’a pas de cuisine adéquate. Nous n’avons pas suffisamment de W.C et douches. Quand il pleut, notre petite cour est inondée. En saison sèche, la chaleur est suffocante.  Quand on arrive à la prison, la punition qu’on nous donne, nous dépasse. Nous sommes soumises à des corvées», confie, une femme détenue à la prison civile de Lomé dans une affaire de drogue. Cette dernière,  tout comme d’ailleurs les autres détenues interviewées préfèrent garder l’anonymat, de peur de représailles.

Une autre  jeune dame quant à elle, nous a évoqué la délicate question  de réinsertion  des détenus, qui arrêtés  pour ne plus commettre de nouveau les mêmes erreurs, récidivent pour la plupart à la surprise générale, une fois libérée. « La prison ne nous apprend rien. Il n’y a pas des activités de loisirs, ni des ateliers. On enferme de jeunes filles pendant plusieurs années, quand elles vont sortir de la prison, qu’est-ce qu’elles vont devenir si elles n’ont rien appris ici ? Elles vont évidemment récidiver. A titre d’exemple, il y a une fille qui était libérée et elle est revenue environ trois (3) mois après, parce qu’elle a encore commis le même délit. Elle avait passé un an à la prison. Durant ces douze (12) mois, si on l’avait mise en apprentissage, si on l’avait obligée à faire quelque chose, une fois sortie, je crois qu’elle ne reviendra plus. Les femmes sont celles qui éduquent la société, éduquent les enfants mais elles n’apprennent rien de bon ici », a-t-elle déploré.

Cités comme les droits les plus élémentaires, les droits à l’alimentation et à la santé des femmes détenues sont  aussi malheureusement violés. Larmes aux yeux, une des détenues abordées se lamentent : « nous sommes dans des conditions vraiment terribles. Certes, nous recevons des vivres de la part de l’administration pénitentiaire mais ces vivres sont souvent composés d’un peu d’haricots, de doèvi (ndlr anchois fumé), du sel, d’un peu de piments, d’huile de palme, de gari, puis c’est tout. Nous ne consommons pas de légumes. Vous savez que dans nos milieux, quand quelqu’un est en prison, il est souvent rejeté par la société. Il y a des femmes qui n’ont pas du tout de visites et donc elles se contentent de ces choses-là. Nous sommes sur place, nous ne faisons pas du sport et nous ne mangeons pas non plus de manière équilibrée. C’est bien regrettable ! Je me rappelle, un jour,  on a donné à une femme trois (3) doèvi (ndlr anchois Fumé) pour tout le mois. Je ne dis pas trois tas de doèvi mais trois doèvi. Vous imaginez ? ».

En ce qui concerne les questions sanitaires des détenues, il ressort de nos investigations que ces dernières ne bénéficient pas de traitements appropriés, en cas de maladie. Outre les premiers soins dont elles jouissent plus ou moins –la plupart du temps avec le paracétamol générique, quel que soit la maladie –, elles sont  contraintes  de payer avant d’être soignées. Faute de moyens beaucoup trainent des maladies pendant  de longues périodes. Dans les cellules, les infections se transmettent très facilement.  L’absence des soins gynécologiques et de propreté facilitent la transmission de ces types de maladies. Les articles d’hygiène les plus élémentaires sont difficiles à obtenir. Le lavage des habits pose également un vrai problème : elles les lavent dans des conditions d’hygiène déplorables et parfois sans savons. Aussi, les cellules sont-elles infestées de moustiques mais également de souris,  cafards, lézards, geckos etc…. qui côtoient les nourritures.

 Faut-il le préciser, sur le plan psychologique également, la prise en charge et le suivi des détenues ne sont pas à la hauteur des attentes.  Par ailleurs, souvent  abandonnées par leurs proches et familles, les femmes détenues ne sont qu’à la merci des ONG et surtout les associations féminines et religieuses dont les dons se limitent souvent aux savons, papier-toilettes, brosses à dents et quelques vivres.

 

Accouchée à même le sol

A la prison civile de Lomé, les femmes enceintes sont souvent laissées à leur triste sort. Faute d’assistance médical, certaines accouchent à même le sol. C’est le cas d’une dame du nom de Agouze Kafui, qui a accouché et perdu ses deux jumeaux. « Quand la dame était en travail, on n’est pas vite venu pour l’évacuer. Enceinte de jumeaux, elle a accouché le premier bébé par terre, avant qu’on ne l’emmène au cabanon. Malheureusement les deux enfants étaient morts », confie une détenue, témoin des faits. Quel ne fut le choc de toutes celles qui ont assisté à cette ignominie ! Il est bien évident que ces genres de situation ne font aggraver le sort de ces femmes, déjà affectées moralement, psychologiquement et physiquement.

Toutes mélangées

Jeunes filles ,femmes âgées, femmes enceintes, mères accompagnées de nourrisson, condamnées ou soupçonnées pour crime ou pour délit, saines d’esprit ou atteintes mentalement,  elles  vivent toutes dans les cellules les unes contre les autres. Ceci n’est pas sans inconvénients. Une détenue raconte : «moi, j’ai fait trente (30) mois, il reste quelques mois pour que je boucle mes trente-six (36) mois. J’ai été jugée. Mais il y a beaucoup de gens ici qui ne sont pas jugés. Il y a aussi des gens qui viennent ici avec leur enfant,  des femmes enceintes etc. On nous a toutes mélangées. Or il y a certaines détenues qui sont très agitées, violentes, ce qui fait qu’il y a parfois des bagarres. Vous voyez ces blessures sur mon corps ? C’est une femmes qui m’a durement frappée, il y a trois jours».

Bien plus, cette mixtion fait également que les innocents ou des simples délinquants apprennent la grande criminalité auprès de leur codétenues qui leurs formatent l’esprit.

Au regard de ce qui précède, il est regrettable de constater que les détenues à la prison civile de Lomé vivent dans des conditions déplorables. Ironie du sort, la détention des femmes est une réalité souvent  méconnue. Les recherches, articles de presse et autres travaux sur les conditions des personnes en détention au Togo, concernent assez souvent tous les prisonniers. On généralise. Or les femmes ont des difficultés spécifiques qui nécessitent une attention particulière. Ignorées, elles continuent de souffrir en silence.  Des dires des détenues, elles ont à plusieurs reprises soumis des doléances à l’administration pénitentiaire. Mais rien n’est fait. De promesses en promesses, elles sont sans cesse tournées en bourrique par l’autorité.

Respecter les droits des femmes détenues

Dans le Droit international humanitaire, des dispositions existent en matière de protection des femmes en détention. Selon les spécialistes, on parle souvent de système de protection « à deux niveaux » pour désigner les garanties juridiques que le droit international humanitaire offre aux femmes. En d’autres termes, les femmes bénéficient, d’une part de la protection générale qui leur est accordée sur la même base que les hommes et d’autre part d’une protection spéciale prenant en compte leurs besoins spécifiques de femmes. C’est à juste titre que l’article 14 de la IIIe Convention de Genève dispose que « les femmes doivent être traitées avec tous les égards, dus à leur sexe et bénéficier d’un traitement aussi favorable que celui qui est accordé aux hommes ».

S’agissant  alors des dispositions générales relatives à la protection des détenus, il faut noter que toute personne privée de liberté par l’État a le droit d’être traitée avec humanité et dans le respect de sa dignité. Les États ont l’obligation de garantir aux détenus la jouissance de tous leurs droits. Il s’agit là de règles fondamentales d’application universelle qui ne sauraient dépendre des ressources matérielles disponibles et doivent être appliquées sans distinction aucune.

Les dispositions spécifiques aux femmes visent quant à elles, à faire respecter leur intimité et touchent aux besoins médicaux et physiologiques liés principalement à la grossesse et à la maternité. Suivant la règle 5 de Bangkok et l’article 24 du Protocole de Maputo, « les locaux hébergeant les détenues doivent comporter les installations et les fournitures nécessaires pour répondre aux besoins des femmes enceintes, des mères allaitantes et des femmes ayant leurs menstruations.»

Par ailleurs, l’article 30 de la Charte africaine pour les droits et le bien-être de l’enfant et l’article 24  du Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples prescrivent également  la mise à disposition d’un cadre approprié pour assurer la dignité des femmes enceintes et allaitantes.

A la lumière de ces normes sus mentionnées, on conclut sans doute que les droits des détenues au Togo sont constamment violés.

Les autorités togolaises sont donc interpellées  à respecter ces textes et bien  d’autres  encore qui existent en la matière et auxquelles l’Etat togolais a adhéré.

« La privation du droit à la liberté d’aller et de venir n’inclut pas la privation des autres droits. Il est plus qu’important que les droits de tous les détenus y compris les femmes soient respectés et que la prison forme les gens à devenir de meilleurs hommes et non à développer un caractère récidiviste », lance à l’endroit de l’autorité, M. Asseham Kawana, un étudiant en droit à l’Université de Lomé. En faveur des femmes détenues, le juriste plaide pour  « le recours à des peines alternatives pour les mères et à des peines moins longues pour des jeunes femmes qui n’ont pas encore d’enfants car dit-il « dans la vie d’une femme, il faut un temps pour procréer. »

M. Yves AMOUZOU, membre de la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme, de son côté demande à l’Etat d’agir afin que soient respectées les textes nationaux et les normes internationales en matière des droits de l’Homme, tout en tenant compte des « sexospécificités ».

Le Président du Mouvement Martin Luther King, M. Edoh Komi,  pour sa part, propose à l’Etat , un remède alternatif pour se conformer à la déclaration universelle des droits de l’homme en appliquant l’article 511 du code de procédure pénale  qui dispose que «les condamnés à l’emprisonnement à temps peuvent bénéficier d 'une décision de libération conditionnelle à travers le  Garde des Sceaux ,  ministre de la Justice , lorsqu'ils ont accompli la moitié au moins de leur peine, s’ils ont donné des gages suffisants d’amendement et si leur reclassement social, familial et professionnel paraît assuré.» Cette décision humanitaro-judiciaire, selon l’activiste des droits humains, va réduire la surpopulation carcérale dans les maisons d’arrêt au Togo.

En outre, quand on analyse les causes de détention des femmes, il ressort que la plupart d’entre elles vivaient déjà dans une situation de grande précarité, puisque les délits pour lesquels elles sont emprisonnées sont généralement des délits mineurs comme le vol simple, ou infractions voisines telles les escroqueries et abus de confiance. Dès fois, ce sont de simples dettes civiles qui n’ont rien à avoir avec le pénal, qui les emmènent derrière les barreaux, faute de moyens pour payer les services d’un avocat pour les défendre valablement. Ce qui dénotent qu’elles ont une certaine fragilité sur le plan économique. Il urge  que l’Etat agisse sur la pauvreté, en améliorant les conditions de vie au Togo. Cela réduirait en partie le nombre de femmes en détention. Les autorités judiciaires par ailleurs,  doivent s’assurer du caractère pénal des affaires avant de décider de toutes mesures privatives de liberté.

Au demeurant, au niveau de l’administration pénitentiaire et des autorités, on rassure que d’importantes mesures sont en train d’être prises pour améliorer les conditions de détention au Togo, dans le cadre de la modernisation de la justice enclenchée par le gouvernement. Vivement que ces mesures se concrétisent !

 

Hélène DOUBIDJI

Last modified on Wednesday, 15 November 2017 16:19

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