Sunday, 05 July 2020

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Monday, 09 March 2020 17:08

Grand Reportage /A Lankouvi, « Mother Charity » soigne les « innocents blessés de vie »

Deux nourrissons en train de dormir paisiblement à l'orphelinat Deux nourrissons en train de dormir paisiblement à l'orphelinat

A Lankouvi, banlieue de Lomé, située à 15 kilomètres du centre-ville, une femme généreuse s’investit de corps et d’esprit auprès des bébés abandonnés,  enfants de rue, orphelins et démunis.

Une réalité macabre dans une société inégalitaire, frappée par la pauvreté. Au Togo, des êtres innocents sont souvent impuissamment abandonnés sur les dépotoirs, les lits d’hôpitaux, places publiques, dans les ruelles,  caniveaux, marchés, … aux premières heures de leur vie. A côté de ceux-ci, certains enfants vivent, grandissent et deviennent adultes dans la rue, sans parents, ni famille, parfois dans des conditions dangereuses. Une situation lugubre qui a poussé Yawavi Vondjogbé,  surnommée « Mother Charity »,  à leur dédier toute sa vie, contre vents et marées.

 31 Janvier 2020. Nous sommes à Lankouvi. Dans la chaleur sèche d'un après-midi agréable, les activités quotidiennes vont bon train dans la banlieue sud-ouest de Lomé, la capitale togolaise. Comme tous les vendredis soir, les élèves du CEG se dirigent vers l’établissement scolaire pour jouer au foot. A quelques encablures du collège, une maison s’élevant de ses 2 étages,  se distingue par un mur très coloré, embelli de dessins évocateurs.  Bienvenue à l’orphelinat Mother Charity ! Un gîte, loin des vacarmes de grandes agglomérations, qui offre  une nouvelle vie aux enfants  dont l’existence a été malencontreusement bouleversée.

C'est bientôt l'heure du goûter. A la cuisine, 4 dames dégourdies se partagent les tâches alors que les éclats de rires et pleurs de bébés proviennent de l’étage. Devant une pièce au rez-de-chaussée,  un groupe d’enfants s’amusent à côté des plus âgés qui discutent. Visiblement, ce ne sont pas des gens désespérés, ni souffrants. Ils rient, ils sont actifs, ils font des espiègleries, ils sont attachés l’un à l’autre. La vie comme elle va au chœur d’un orphelinat offrant le visage d’une immense famille.  Eva, la plus âgée,  nous explique qu’ils  sont habitués à cette vie, car beaucoup d’entre eux se trouvent ici, depuis peu après la naissance.

Chacun a une histoire. Pour la plupart, la maman vivant dans une situation d’extrême pauvreté ou délaissée par son partenaire, s’en débarrasse comme un objet encombrant. Certains sont accusés de sorcellerie, d’autres frappés par des us et coutumes avilissants. Ce sont aussi des martyres de décès en couche ou des  enfants issus de familles très pauvres, marqués par de profonds drames sociaux. Parmi eux, il y a également des orphelins, des enfants de prisonniers et ceux dont la mère souffre de troubles psychiatriques. Des faits tragiques que ces frêles âmes doivent avoir la force de transcender. D’autres encore, sont simplement victimes de la méchanceté,  la cruauté et la barbarie humaine. Dans tous les cas, l’enfant est abandonné à son triste sort. Personne ne veut s’en occuper.

                                                                                                       (Les enfants en train de s'amuser)

 

Florilège des récits 

Joceline est au Cours Elémentaire Première année (CE1). La petite fille est une survivante d’une misère pernicieuse. Son histoire est celle d’un enfant, victime des erreurs d’une mère immature, de l’animosité d’un père irresponsable et de la méchanceté d’une véreuse grand-mère. En effet, la maman biologique de Joceline, très jeune avait quitté ses parents pour aller vivre avec un homme inconnu. Elle tombe naturellement enceinte et donne naissance à Joceline. Toutes les deux étaient en bonne santé. Sauf que quelques mois plus tard, la jeune maman sera malheureusement décédée. Le père de Joceline, ne connaissant ni les parents, ni la famille de sa compagne, a pris la poudre d’escampette. Pis, avant de partir, il a enfermé la petite Jocelyne et sa défunte mère dans la chambre, administrant éventuellement un produit à l’enfant, pour l’empêcher de pleurer immédiatement. Les colocataires remarquant l’absence du couple et de leur enfant pensaient qu’ils avaient voyagé.  Mais quelques jours plus tard,  ils se rendront compte du drame quand le bébé commençait finalement  par crier. C’est ainsi qu’ils ont défoncé  la porte et découvrirent Jocelyne  et le corps sans vie de sa mère. De bouche à oreille, les voisins finissent par trouver, la mère de la jeune femme décédée, à qui, ils ont évidemment confié le bébé.  Ironie du sort, cette dernière n’a pas su prendre soin de sa petite fille. Elle est allée la laisser dans un couvent vaudou, sous prétexte qu’un bébé enfermé avec un cadavre est « maudit ». Dans ledit couvent, Joceline était séchée chaque matin au soleil au nom des rituels qui viseraient à la purifier. On ne donnait ni à manger, ni à boire à la petite fille qui dépérissait au jour le jour. Joceline sera sauvée de cette souffrance par un riverain choqué qui  alerta l’orphelinat.  Rapidement, la directrice s’est elle-même vite dépêchée sur les lieux et a pris de force l’enfant qu’elle amènera à l’hôpital. Diagnostic ? Le bébé souffrait de malnutrition sévère. Elle recevra des soins intensifs et sortira de l’hôpital guérie. Aujourd’hui, Jocelyne est une belle petite fille qui grandit bien. Elle doit avoir entre 8 et 9 ans. 

Victorine et Victoria, quant à elles, sont des jumelles. Nées en Septembre 2009, dans un village, situé à 85 Km de Lomé, leur mère est morte des suites d’un accouchement difficile. Chose curieuse, les deux familles (maternelle et paternelle) informées, étaient venues chercher le corps de la défunte, mais ils ont abandonné les jumeaux sur le lit de la maternité. Le centre de santé a alors contacté le service des affaires sociales qui à son tour appelle l’orphelinat à la rescousse. Le temps d’emmener les jumelles du village à l’orphelinat, leurs nombrils  se sont infectés. Soignées, les deux fillettes auront bientôt 2 ans.

Germain et Rose, eux sont frère et sœur. Ils ont perdu leur papa quand ils étaient encore très jeunes. Leur mère s’occupait bien d’eux jusqu’ au jour où elle décida de faire des prêts dans une institution de micro-finance pour faire tourner son petit commerce. Malheureusement, elle aura la faillite et sera dans l’incapacité de rembourser les dus.   Menacée de prison, elle a fui, laissant les deux enfants.

Clarisse, pour sa part, est née d’une mère souffrante de troubles psychiatriques, violée par un peuhl inconnu. L’enfant a été récupéré aussitôt après que la « folle » ait accouché derrière une église, sans assistance médicale.  

Aussi touchantes les unes après les autres, les histoires sont loin d’être exhaustive. « Devant de telles situations, que vont-ils devenir, si on ne prend pas soin d'eux? Des mendiants et criminels », affirme la  Fondatrice de l’Orphelinat « Mother Charity ». Toute souriante, elle nous raconte l’histoire  de cette maison qui compte  aujourd’hui 78 enfants âgés de 2 mois à 17 ans, venus de tout le pays. Un nombre susceptible de grimper à tout moment.

 

                                                                                                     (Mother Charity entourée de ses enfants)

 

Tout commence, il y a 30 ans

Tout a débuté, dans les années 80 quand  Yawoavi VODJOGBE,  la surnommée « Mother Charity » a décidé de dédier sa vie aux enfants abandonnés. Très croyante, elle est rassurée que « Dieu l’aidera dans cette œuvre». Dans un premier temps, cette dame au cœur bienfaisant, accueillaient les enfants chez elle à domicile avant de prendre la décision de créer un orphelinat pour être dans le formel et sauver plus d’enfants.  «Depuis 30 ans, j’ai dédié ma vie aux enfants déshérités. C’est ce que je sais faire de mieux. Quand je vois un enfant sale dans la rue, je lui demande d’où tu viens ? Qui est ta maman ? C’est comme ça que cela a commencé. Je ramenais chez moi à la maison des enfants démunis et au bout de quelques mois, je me suis retrouvée avec des dizaines d’enfants.  Dans le quartier, tout le monde m’a surnommée « Maman Charité » d’où le nom Mother Charity.» raconte-t-elle.

Le chemin a été parsemé d’embuches. Surtout au début, il était très difficile de trouver un toit et de quoi nourrir les enfants. « J’étais aidée par les amis et les bonnes volontés mais parfois mes enfants et moi, dormons ventre affamé. Nous avons aussi rencontré d’énormes problèmes de logement. On allait de location en location. Un jour, on nous a mis dehors à 23 heures pour cause des loyers impayés », se souvient Mother Charity.

Loin d’être découragée, ces difficultés ont plutôt  permis à la cinquantenaire, de travailler dur pour mieux encadrer « ses enfants ». En 2003,  elle crée la fondation «Secours Universel» dont le premier produit est l’orphelinat «Mother Charity». Un grand rêve venait alors de se concrétiser au grand bonheur des enfants.

Pleins de vies, le centre appelle à la vie

Construit sur une réserve administrative que la fondatrice a dû batailler pour avoir, l’orphelinat comprend une crèche, deux maternelles, plusieurs dortoirs. C’est l’un des rares orphelinats au Togo qui héberge les nourrissons et même les prématurés. La plupart des enfants arrivent dans le centre sans nom. Il faut leur en trouver un. Il faut aussi leur offrir l’amour, l’affection, l’attention, la protection, l’éducation et autres soins nécessaires.

Ici, l'emploi du temps est immuable. Prières, école, jeux, loisirs, sorties, lecture. Chaque matin à 5 heures, le surveillant adjoint doit être là pour vérifier si les touts petits ont leur sac et tout ce qu’il faut pour aller à l’école. Les grands se débrouillent eux-mêmes. Le week-end, la maison est très ambiancée. Le centre dispose d’une équipe de foot et d’un groupe chorégraphique... En congé, les enfants  ont l’occasion d’aller dans des familles d’accueil pour quelques jours dans le cadre d’un partenariat privé.

Comme tout le monde, ces enfants ont aussi des rêves. Des rêves qu'ils comptent bien réaliser grâce à l'aide précieuse de leur  « maman ». Si Alain compte devenir médecin, Justine veut plus tard être un architecte et Josué un journaliste. Même devenus adultes, le centre continue de s’occuper des enfants  en externe, jusqu’à ce qu’ils soient autonomes.

                                                                                    (Instant repas dans un esprit familial)

 

Un travail de titan

Dès sa mise en place, l’orphelinat travaille en étroite collaboration avec la direction préfectorale, la gendarmerie, la police et les chefs traditionnels. Il dispose des bureaux de liaisons et accueille les enfants venus de tous les coins du pays. Un travail qui n’est pas du tout aisé pour une équipe de seulement 26 personnes  composée du personnel administratif, des nounous, cuisiniers, agents de sécurité etc« Ce n’est pas facile. Mais nous avons la chance d’avoir une équipe solidaire. Moi-même je suis là pour surveiller. J’ai mes yeux partout. Je dois m’assurer si les enfants ont mangé, s’ils ont pris la douche, s’ils ont appris, s’ils dorment. Je ne dors pratiquement pas.  Je cours de gauche à droite. Je frappe à des portes au besoin. Je veille au grain à leur éducation. Avec l’adolescence, certains deviennent capricieux mais on gère. On n’a jamais eu de cas difficiles. L’esprit de famille existe », se réjouit « Mother Charity ».

Jour après jour, il faut trouver de l'eau et de la nourriture pour 78 bouches soit 400 repas par jour. « A 6 heures, les enfants font  le petit déjeuner, à 9 heures le gouter, à midi le déjeuner, à 16 heures le gouter et à 19 heures le dîner », explique Nyamagblo Angele, la responsable cuisine.

Un sacerdoce fou qui paie

Autrefois, grande commerçante  de produits cosmétiques au Grand marché de Lomé,  « Mother Charity » a dû  renoncer à cette activité pour mieux s’occuper des enfants. Accusée par sa famille qui lui reprochaient de ramasser  des enfants « d’autrui » pour s’en occuper, elle a essuyé des critiques et rejets. Elle divorcera aussi de son ex époux pour la même cause.  Elle raconte : « Au début quand j’emmenais  les enfants à la maison, cela créait des discordes entre mon ex-mari et moi. J’ai essayé de le convaincre en vain. Et un jour, la grande décision a été prise. Il m’a demandé de choisir entre les enfants et le foyer, et sur un coup de tête j’ai choisi mes enfants. » Mère d’une fille unique, elle quitte ainsi son foyer pour soigner les enfants blessés de vie. Sa fille biologique actuellement à l’Université a d’ailleurs, décidé volontairement de faire l’Ecole Nationale des Affaires Sociales pour prendre la relève plus tard.  « J’avais une vision et je me suis accrochée à cela. Aujourd’hui je suis fière d’être maman de plusieurs dizaines d’enfants qui grandissent  et évoluent dans la sagesse », affirme l’humanitariste.  

Certains de ces enfants sont présentement à l’Université et au lycée. Cette année, une fille passera le baccalauréat et sept enfants le Brevet d’Etude premier Cycle. Le plus âgé de l’orphelinat, a récemment grâce aux soutiens des volontaires internationaux, obtenu une bourse pour Bruxelles où il fait un master en chimie.  Certains ont abandonnés les classes mais ils apprennent tous un métier. Par ailleurs, beaucoup vont partir bientôt pour l’adoption, sous l’organisation du gouvernement. « Quand je les vois, je me dis que ma vie n’a pas été inutile », se réjouit Mother Charity.

                                                              (La dame au grand cœur)

 

Une satisfaction partagée par les enfants. « Maman nous aime beaucoup.  Si elle n’était pas là, je ne sais pas ce que je serais devenu. Je lui suis très reconnaissante », remercie Eva, 17 ans.

Le travail exceptionnel que fait cette dame est reconnu par plus d’un. Le célèbre groupe musicien   Kasav  de Guadeloupe, venu récemment à Lomé a choisi  l’orphelinat Mother Charity pour faire un don. En 2017, l’artiste français Singuila, à Lomé y était également. Beaucoup de personnalités et volontaires internationaux visitent régulièrement le centre qui ne vit que de dons.

Pour l’heure, l’établissement ne reçoit aucun soutien financier de l’Etat. Toutefois les défis restent à relever entre autres la nécessité de disposer d’une infirmerie, d’une bibliothèque à l’interne, d’une cuisine adéquate, d’assez de dortoirs, d’un terrain de foot...

L’expérience est si positive et les besoins si grands, que « Mother Charity » envisage  construire à terme un village pour ces enfants dénommé « Mother Charity Village ». Comme quoi, chacun doit apporter sa pierre pour bâtir un monde meilleur et durable où les inégalités sont bannies.

                (Le grand frère de l’orphelinat Fréderic devant son département )

 

L’orphelinat Mother Charity est situé à Sagbado-Lankouvi (Lomé-Togo)

Toute bonne volonté qui souhaiterait soutenir l’orphelinat, peut contacter les numéros suivants : 00228 90 77 47 70 / 00228 99442289 (accessibles par wathsapp)

Page Facebook : https://web.facebook.com/Orphelinat.MotherCharity/

 

NB : Pour les récits, nous avons utilisé les noms d’emprunts

Hélène Doubidji

Last modified on Wednesday, 11 March 2020 12:22

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