Monday, 06 July 2020
Thursday, 26 December 2019 15:35

Grand Reportage/Togo:Le combat illusoire des naufragés climatiques aux creux de la vague

Une maison cassée par l'océan Une maison cassée par l'océan

Jour après jour, centimètre par centimètre, les côtes togolaises s’érodent inexorablement, grignotées par les vagues. Au Togo, l’érosion côtière sévit d’une ampleur sans précédent. Entre désespoir et consternation, les populations touchées sèment de nuit. Pendant 48 heures, nos reporters se sont introduits dans deux localités durement affectées (Doèvikopé et Gbodjomé) pour rencontrer les victimes, recueillir les témoignages, constater les dégâts mais aussi enquêter sur les initiatives mises en place pour juguler ce drame environnemental et social. Nous avons, par ailleurs approché des spécialistes, universitaires et autres acteurs afin d’explorer des pistes de solutions durables contre ce fléau. Immersion !

L’océan est en colère. L’eau ronge la plage avec une énergie foudroyante. Tout bascule à la minute. L’érosion démange des pans entiers du rivage avec des conséquences très lourdes. Avalés par les flots, églises, maisons, routes, écoles, champs, marchés ont disparu. Par endroit, il ne reste que les fantômes de vies passées. Puits  isolés, débris de constructions... les images sont pitoyables.  La pêche, la principale activité des riverains en reçoit un sérieux coup. Les barques et les filets des pécheurs sont constamment endommagés par les débris des habitations cassées. Les morts ne sont pas épargnés. Des cimetières sont emportés et les ossements humains fréquemment rejetés par l’océan. Défini comme un phénomène de recul du rivage dû à la diminution du volume sédimentaire en transit et à l’action des vagues sur les plages aérienne et sous-marine (CCNUCC, 2010), l’érosion côtière frappe plusieurs pays en Afrique de l’ouest. Au Togo, environ une dizaine de localités en sont concernés (DoèviKopé, Kossi agbavi, Avépozo, Kpogan, Gbodjomé, Dévikinmé, Agbodrafo, Goumoukopé, Agbata …). D’après les recherches universitaires sur la vulnérabilité de la côte, à l’horizon 2030, tous ces villages vont disparaître, si rien n’est fait. Il s’agit en effet, selon les spécialistes, d’un phénomène naturel favorisé par le changement climatique mais hautement amplifié par les activités humaines notamment la construction du Port Autonome de Lomé et du 3ème quai. Des ouvrages qui n’ont ni respecté les études environnementales, ni tenu compte des consultations communautaires en amont. Contrecoup, le littoral fait face au quotidien à des menaces grandissantes. Partout, l’océan gagne du terrain. Les statistiques du Centre National de Données Océanographiques du Togo révèlent que  les effets de l’érosion côtière sont très importants et évalués en moyenne à 10 m/an sur 30 km. Des villages ont été totalement détruits. Avec pour corollaires, un tissu social bouleversé, la délinquance juvénile, la déscolarisation, la précarité… Sans logement, ni possibilité de subsistance, certains victimes n’ont d’autre choix que d’errer. Les témoignages sont déchirants.

                                                                                                                          

« Je suis né au fond de l’océan »

Lundi 13 Mai 2019. Il sonne 10 heures. Nous sommes à Doèvikopé. Localité située à Baguida Plage, 7 km de Lomé, la capitale togolaise.  Un petit village qui s’offre évidemment une vue magnifique sur la plage. Ses habitants pourraient vivre paisiblement, pourtant leur quotidien rime avec l’enfer. Ici tout le monde craque. « Je ne suis pas né ici. Je suis né là-bas, très loin, tout au fond de l’océan à 2 Km 700 m.  C’est mon grand-père qui a créé ce village. Il était un grand pécheur. Il  s’appelle Doèvi Tibiakou Abévi. Notre première maison était au bord de la  première route nationale Lomé-Aného, ravagée par l’océan dans les années 70. Nous sommes dans notre 4ème maison. Toutes nos propriétés, tous nos biens sont restés dans l’eau. 72 hectares de cocoteraies de mon grand-père sont restés dedans. Nos pirogues sont restées dedans. On ne pratique plus de pêche, notre principale activité. La mer casse et ramasse tout. Nous sommes en naufrage. La mer nous bouffe de jour en jour. Nos enfants sont devenus des délinquants .J’ai 4 enfants  mais aucun parmi eux n’est ici pour me puiser de l’eau à boire. Je ne sais pas là où ils dorment. Ils sont partis parce qu’on n’a plus de demeure. On se coince entre ces taudis comme des lézards. Mais l’océan  nous chasse  encore. Où aller ? Où trouver refuge ? », sanglote un descendant du fondateur du village, rencontré devant son galetas.  A la foi affaibli et désemparé, l’homme autoproclamé « chef » du village  est  inconsolable le jour-là. Il dénonce à chaudes larmes, une injustice sociale. « C’est depuis 1969, que le phénomène a commencé ici. J’avais 7 ans à l’époque. Mais jusqu’aujourd’hui, personne ne veut nous sauver, personne ne se soucie de nous » déplore-t-il, avant de nous conduire à l’intérieur de son taudis. L’homme rentre dans un cachot  agonisant et ressort avec une vielle mallette. Dedans, se trouve le plan du littoral qu’il a su précieusement gardé à l’abri des eaux. Il nous montre sur le document toutes les parties du village, ravagées par l’océan. Une portion énorme!

                                                                                                                          Le plan du littoral

 

A deux pas du « chef»,  nous croisons Gbogbo, 72 ans, un autre sinistré.  Lui, il  connait une situation plus dramatique. Le septuagénaire est propriétaire d’un grand immeuble qui venait malheureusement de s’écrouler. Une nuit de forte houle, toute l’habitation a été pulvérisée par la puissance de l’eau. Il s’en est sorti vivant, de même que toute sa famille mais il a tout perdu.  Père polygame de 11 enfants, il vit depuis quelques jours, extra-muros avec tout le tribut. « Je suis dehors sous la pluie et le soleil avec mes enfants, mes deux femmes, ma mère est mes petites sœurs. On ne sait pas où rester», raconte le pauvre. Ce désormais « SDF » et sa famille sont à la merci de la dame nature, tout comme plusieurs autres squatteurs de Doèvikopé.

Dans ce village où le beach rock est très visible, l’urgence et le danger du phénomène se mesurent mieux à hauteur d’homme. En réalité, à côté des sans-abris, certains voient l’imminence de la sentence.  Abléwa et Diédjom, deux demi-sœurs font partie de ceux qui ont conscience qu’elles seront délogées dans les mois à venir. Leur père décédé en 2013, leur a légué 2 lots de terrains avec 6 chambres. Un héritage fictif. En 5 ans, tout est presque détruit. Une petite pièce à promiscuité de l’océan est enfin le reliquat. Le quotidien des deux femmes, mères célibataires vire au cauchemar. La nuit, il est impossible de fermer les yeux.  « Nous  ne dormons pas. Nous veillons sur nos enfants pour les avertir et fuir, s’il y a un danger. C’est dur de vivre dans ces conditions», se plaint Abléwa, la moins jeune.

                            

                                                                                                                                  Une famille victime regardant puissamment l'océan 

 

Un pasteur passé de vie à trépas

A quelques encablures du lieu communément appelé « bateauvi », une église du Christianisme Céleste  a été la proie des vagues, il y a quelques mois. Les fidèles ont beau prié, l’érosion a entrainé l’effondrement du temple  le « Mont des Oliviers ».  Seuls quelques objets liturgiques et sacrés de l’église ont été sauvés, le jour où le lieu du culte s’est retrouvé dans l’eau. Une situation difficile à accepter par le pasteur qui, selon les témoignages, s’est évanoui le jour du drame. Conduit à l’hôpital, il sera malencontreusement décédé quelques jours plus tard. Dans le rang des fidèles, le choc est total. Ce triste évènement restera à jamais gravé dans leur mémoire. Un fidèle confie : « c’est insupportable que l’océan nous prive en même temps de notre lieu de culte et de notre pasteur. La douleur est très profonde. Nous sommes déshérités. On a l’impression que Dieu nous a oublié ». Si certains pensent qu’ils sont délaissés par Dieu, d’autres par contre parlent de la volonté du créateur. Dans tous les cas malheureusement, l’irréparable s’est déjà survenu.

                                                                                           L'église céleste en question (archives)

 

La camera n’est plus la bienvenue

Sur le littoral, les populations sont déçues de l’inaction des dirigeants. Ils en ont marre de voir à longueur de journée des caméras sans que la situation ne change. A Doèvikopé,  les victimes surtout les jeunes sont aujourd’hui hostiles à toute personne étrangère. Ni camera, ni micro ne sont plus les bienvenus. En témoigne, le refus systématique de la plupart de jeunes à répondre à nos questions. Notre équipe a même essuyé des invectives et menaces d’un gang de jeunes remontés. « Laissez-nous tranquille. Les autorités viennent avec tous leurs cameramen pour filmer mais ils se fichent de nous. Des caméras viennent chaque jour voir ce qui se passe, malgré cela personne ne se préoccupe de notre sort. Le ministre de l’environnement n’est-il pas passé par ici? Nous sommes fatigués. Laissez-nous tranquille. Quittez ici avant qu’on ne vous chasse », peste l’un d’eux. Prenant la poudre d’escampette, nous quittons immédiatement le village pour y retourner le lendemain matin. Direction, l’Ecole Primaire Publique de la localité.

L’avenir de 300 élèves menacés

 Il est 9 heures 30 min. La cloche sonne. C’est l’heure de la récréation. Tandis que certains élèves prennent d’assaut les bonnes dames pour payer de quoi se mettre sous la dent, beaucoup se retrouvent entre eux sur la cours pour s’amuser, sauter et crier. Cette ambiance bon enfant est éventuellement éphémère car l’établissement scolaire risque de disparaitre sous peu. Année après année, l’océan se rapproche  du temple du savoir, compromettant l’avenir des 300 élèves qui y fréquentent.

                                                                              Des élèves adossés contre une  pirogue  usée pendant la récréation 

 

A plus de 20 mètres de l’eau, l’année dernière, l’école  est désormais à moins de 10m. Les enseignants, élèves et parents d’élèves sont impuissants. « Cela fait des années que la direction de l’école fait des demandes auprès de l’autorité pour le transfert de l’école sur un autre site mais rien ne profile à l’horizon », renseigne la Directrice de l’Ecole, Mme Holongnon Akouavi. Devant une imminente tragédie, les parents d’élèves sont troublés et déboussolés. Ils ne pensent qu’à l’avenir de leurs enfants. Vivant déjà dans une grande précarité, ces enfants restent le seul  espoir.  Un parent en détresse se lamente : «  l’océan a déjà pris tous nos biens. Nos maisons, les objets matériels.  Tout ce qui nous reste, ce sont ces enfants. Il faut qu’on nous aide à préserver leur éducation ». Grace, élève au CM2, 10 ans est toujours première de sa classe. Désemparée, elle lance un cri d’alarme : « Je veux qu’on nous construise une nouvelle école. Je veux dire à tout le monde de tout faire pour sauver mon éducation ».

                                                                                                                Un bâtiment de l'école

 

 Bras de fer infernal entre eau et terre

Après  l’Ecole Primaire Publique de Doèvicopé,  notre aventure nous amène à Gbogbomé, 25 kilomètres au Sud-est de Lomé. Ici, la communauté vit traditionnellement de la pêche et de la culture de légumes. Aussi tous les matins, les femmes vont-elles ramasser à la plage des coquillages qui entrent dans la composition de béton où ils remplacent avantageusement les pierrailles.  Situé sur la côte entre Lomé, la capitale togolaise et la frontière béninoise, Gbodjomé est un village touristique qui attirait un grand monde. Mais depuis quelques temps, cette localité se meurt  à petit coup. L’océan y dicte sa loi.  14 Mai 2019. Le soleil du midi rayonne sa lumière quand les hurlements des cocotiers enjôlent  les bourdonnements assourdissants  des vagues. Assise sous une hutte, balayée agréablement par la brise de mer, Muriel est en train de boire quelques verres, histoire d’oublier un tant soit peu le souci permanent. Elle peint une situation assez traumatisante et catastrophique. « En 15 ans, beaucoup de choses ont disparu. Des familles sont déplacées mais elles vivent toujours dans l’angoisse de reculer», relate Muriel, Présidente d’une association de protection des droits des enfants. Une victime que nous avons déjà rencontrée dans le cadre d’un précédent reportage, il y a 4 ans. « Rien n’a changé depuis que vous étiez passés. Au contraire, les choses se sont empirées. Gbodjomé est totalement défiguré. Là-bas,  il y avait une immense plage avec des paillotes, des chambres et de l’autre côté, un village de pécheurs. Il y avait des constructions, l’océan a tout englouti.», se souvient-elle.

Selon les recoupements,  c’est en 2012 que l’océan s’est déchainé à Gbodjomé. Il a détruit de belles constructions à l’instar de la célèbre place « Obama Beach » qui incitait beaucoup de touristes. A une époque, Obama Beach faisait partie des coins où tout le monde voudrait aller se détendre le temps d’un week end. Cependant, il n’a pas fait long feu. L’océan en a décidé autrement. Le joyau était ravagé par l’eau. Depuis le sinistre, Edoh, son propriétaire a quitté Gbodjomé pour aller vivre ailleurs. Aujourd’hui, il ne peut que se contenter des belles photos de son édifice. Il tente de se reconstruire en vain. Ce dernier  a même ouvert autre part sur la côte, un nouvel espace  de loisir et restaurant du même nom (obama Beach). Mais il est loin, du moins pour l’heure, de connaitre le succès.   Nous l’avons rencontré dans son nouvel espace, dépourvu de tout engouement. Il raconte : « j’étais basé à Gbodjomé, je suis né là-bas. J’y ai construit la place Obama Beach.  Un grand espace de loisir avec les bungalows et podiums. C’était très naturel et original.  Il y a beaucoup d’artistes qui étaient  venus faire sortir leur album là. C’est en  2012, qu’on sentait la menace des eaux. Dans une brève durée, c‘est la faillite totale. Mes investissements, mon énergie, tout est parti à l’eau.  Aujourd’hui, je suis dans une grande difficulté. Pour s’occuper même de mes enfants, c’est  la croix et la bannière».

                                                                                             un riverain pensif, assis dans le reste d'une chambre 

 

Edoh est d’ailleurs le président du  Collectif des Personnes Victimes de l’Erosion Côtière, mis en place en 2014. Avec d’autres victimes, ils ont créé  ce collectif pour faire entendre raison. Leurs actions ne visent pas directement l’Etat mais plutôt le Port de Lomé et les partenaires qui ont financé la construction de ce Port dont les activités accentuent l’érosion.    Toutefois, les démarches auprès des partenaires notamment la banque mondiale n’ont jusqu’alors nullement abouti, malgré la panoplie de rencontres et conférences tenues.

Urbi et orbi, les victimes pointent du doigt le Port Autonome de Lomé, le 3ème quai de Bolloré et dénoncent l’inaction des autorités qui ne font que « de fausses promesses ». Selon eux, c’est la construction du Port et du 3ème quai qui sont à la base de tous leurs « malheurs ».

Des remparts illusoires

Face à la furie des vagues et au silence des gouvernants, les riverains s’acharnent eux même à sauver le littoral.  Mais tout porte à croire que le combat est perdu d’avance. Pourtant, la détermination est démesurée.

                                                                                         Des riverains à l'oeuvre

 

A Doèvi kopé , on met du sable dans les sacs, entreposés au bord de l’océan pour contrer la dérive littoral. Les travaux sont financés par les étrangers qui y ont acheté des terrains mais exécutés par les autochtones. «   Certains étrangers ont des terrains au bord de la mer ici et ce sont eux qui nous aident à faire ce travail.  Nous remplissons ces gros sacs de sables marins. Nous les entreposons ensuite au bord de l’océan pour empêcher la mer d’avancer », explique koffi , un riverain rompu à la tâche. Toutefois, souligne-t-il, la dynamique des vagues sont très fortes à tel enseigne que les œuvres ne résistent pas  longtemps.

 

                                                                                                     Des sacs remplis de sable                                                                                                 

 

A Gbodjomé, cette expérience qui consiste à disposer des sacs remplis de sables à la limite du littoral est vielle. Expérimentée à partir de 2013, c’était malheureusement un échec cuisant.  Des millions de FCA  investis par les victimes sont jetés gratuitement dans l’océan.

Depuis quelques années, grâce au génie créateur d’un riverain, M. Deo Kunatey, ingénieur en géotechnique, une partie de la côte est protégée temporairement par des épis-puits y apposés et qui permettent de stagner du sable. D’une hauteur de 6 à 8 mètres, ces épis fabriqués manuellement, empêchent les vagues de ruiner la plage. Ce sont des puits en bétons qui délimitent une barrière pour  que l’eau ne puisse plus avancer. L’océan vient se bloquer contre ces épis-puits qui permettent de garder le sédiment de sable  et protègent les maisons qui sont à l’Ouest. « C’est comme des brises lames qui longent la côte et l’océan n’arrive plus. Ça s’est transformé à un piège de sable qui protège nos maisons.

                                                                                                                                           Les épis puits

 

C’est quelque chose de provisoire et il faut de moyens immenses pour que cela soit une solution  à moyen terme  », explique celui qui supervise les travaux, Soll X Ray, musicien. Cet artiste reggae, à travers la musique sensibilise contre l’érosion côtière. Ce dernier a même sorti une chanson titrée « sauvons le littoral » pour  attirer l’attention des uns et des autres sur le problème de la dérive littorale. Soll X Ray organise aussi souvent des concerts et spectacles dont les bénéfices sont versés aux profits de la construction des épis-puits.  A part son geste solidaire, quelques bonnes volontés, connaissances et amis sensibles au problème mettent également la main à la pâte.  Mais jamais, ils n’ont eu le soutien de l’autorité dans cette tâche. D’après les riverains, il suffisait d’avoir quelques engins pour renforcer cette alternative locale afin que les populations soient plus ou moins en sérénité, en entendant un remède efficace.

                                                                                                      Les épis puits bien rangés sur la côte

 

Des initiatives au niveau national

Même si les populations pointent du doigt accusateur les autorités, au niveau national, on informe que la riposte contre l’érosion côtière remonte aux années 80.  Mais faut-il le souligner, les solutions expérimentées sont loin d’être exhaustives.   

Selon M. Souleymane Abdel-Ganiou, environnementaliste à la Direction de l’environnement au Togo, dans les années 80, il y a eu des actions qui ont été faites entre autres des brise-lames et épis érigés pour sauvegarder certaines infrastructures sociaux économiques notamment l’Office Togolais des Phosphates (OTP) dans le temps et la cathédrale de la ville d’Aného.  Plus tard, entre 2010-2011, l’Union Economique Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) sur la demande de l’Etat togolais avait alloué des financements pour enrayer le phénomène dans des endroits  très sensibles. Aussi, le gouvernent a-t-il, dans le cadre du Programme National d’Investissements pour l’Environnement et les Ressources Naturelles (PNIERN) réalisé des ouvrages de protection du littoral d’Aného qui étaient réceptionnés le 25 avril 2014 par le Président de la République, Faure GNASSINGBE. D’un coût global de 3 milliards de F CFA, le projet avait permis la réfection des berges de l’embouchure du Lac-Togo ainsi que la stabilisation du littoral entre Aného et Goumou Kopé à 47km à l’Est de Lomé. Toutefois le problème demeure. En 2015, à la conférence mondiale sur le Climat COP21 à Paris, le Chef de l’état togolais, Faure Gnassingbé  lui-même s’en est plaint. Ce qui a suscité un émoi international.

Par ailleurs, depuis un peu plus d’un an, on parle du projet d’investissement de résilience des zones côtières en Afrique de l’Ouest dont le sigle anglais est WACA  (ResIP West Africa Coastal Area). Un projet qui a pour objectif de renforcer la résilience des communautés et des zones cibles dans la zone côtière ouest africaine. Six (6) pays sont concernés, le Benin, la Côte d’Ivoire, la Mauritanie, Sao Tomé Principe, le Sénégal et le Togo. Le programme WACA a été conçu en partenariat avec les populations d'Afrique de l'Ouest qui vivent sur la côte et en dépendent pour leurs moyens de subsistance, leur sécurité alimentaire et leur prospérité. Le programme appuie les efforts déployés par les pays pour améliorer la gestion de leurs ressources côtières communes et réduire les risques naturels et anthropiques auxquels sont exposées les communautés côtières.  Lancé le 30 novembre 2018, au Togo, le programme WACA prévoit  la réalisation d’un bon nombre d’activités dont la protection du segment entre les localités d’Agbodrafo et Aného frontière Bénin, long de 18 km, le dragage du chenal de Gbaga sur 24 km.  Le hic, plus d’un an, après son lancement, la mise en œuvre de ce projet n’  a réellement pas démarré, rendant les populations dubitatives.

                                                                                                    Un puits isolé qui en effet était dans une maison d'habitation

 

 Outre ces actions gouvernementales, la société civile et des institutions non étatiques contribuent aussi à la recherche de solutions contre ce fléau à travers plusieurs projets. On peut citer entre autres actions, le « projet de gestion durable des mangroves » piloté par l’Alliance Nationale Des Consommateurs et de l'Environnement au Togo (ANCE-Togo) et celui « de restauration de la mangrove autour de la ville d’Aného et le long du chenal », mené par l’Association des Volontaires Togolais et Togolaises pour le Développement  (AVOTODE) avec le soutien de la Banque Mondiale.  L’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO)  en collaboration avec le Ministère de l’environnement et des ressources forestières et la Banque africaine de développement (BAD) a également lancé le 17 janvier 2019, un projet de « Renforcement par des activités génératrices de revenus de la résilience des femmes et des jeunes de la zone littorale du Togo face au changement climatique ». Actuellement le centre NADDAF (Nouvelles Alternatives pour le Développement Durable en Afrique) travaille aussi sur la question de l’érosion en collaboration avec d’autres organisations de la société civile togolaise, dans le cadre de son projet « Action des Volontaires Européens et Nationaux Investis pour la Résilience »  (AVENIR). Un projet mis en œuvre avec le soutien de France Volontaires. Le centre multiplie non seulement des actions de sensibilisations pour tirer la sonnette d’alarme mais aussi organise des rencontres avec les différentes parties prenantes pour voir ensemble les solutions qui existent et comment mener à terme les projets en cours dans la lutte contre l’érosion côtière au Togo.

Il résulte donc de ce qui précède que certains actions ont été néanmoins faites ici et là, puis d’autres sont en cours ou en vue. Mais la principale question qui demeure face à la persistance du problème est de savoir quelle solution  durable le Togo doit-il adopté? Quelles stratégies doit-on mettre en œuvre pour que le pays atteigne le 13ème Objectif de Développement Durable qui invite les états « à prendre des mesures d’urgence pour lutter contre les changements climatiques et leurs répercussions » ?  Suffit-il de recharger les côtes comme le préconise le Géographe togolais M. Adoté Blim Blivi ?  

 

Points de vue des spécialistes, experts, victimes, collectivités locales approchés

Selon M. Koami Dodji Adjaho, chercheur, spécialiste en gestion de l’environnement marin et des risques côtiers, la solution sera de combiner « les ouvrages en enrochement notamment les épis et les brises lames et les apports sédimentaires c’est-à-dire la construction des digues tout au long de la côte ». D’après lui, ce sera l’alternative la plus efficace.

Pour sa part, M. Acquereburu charles, élu local pense qu’au Togo la question est essentiellement financière. Et par conséquent, il faut associer les sociétés dont les activités constituent une menace pour le littoral à toute forme de solution. « Le problème de l’érosion au Togo est accentué par  l’exploitation du Port Autonome de Lomé, du troisième quai, du Port minéralier etc.  Le Togo n’est ni le Koweït, ni Dubaï. Nous ne sommes pas un pays riche. Le bon sens voudrait qu’on associe ces sociétés-là  qui aggravent la situation à la recherche de solutions puisqu’ en analyse finale, la solution est financière. Pourquoi tourner en rond ? Les moyens techniques existent. Il suffit d’avoir les moyens financiers pour se les offrir. Il serait bien de demander  à ces entités de participer aux financements  de solutions techniques pour soulager les populations. Il faut comprendre que c’est ensemble qu’on pourra résoudre le problème ».

                                                                                                                                      Un grand immeuble tombé une nuit

 

 Appréhendant la question sous le même angle financier, l’artiste Soll x ray, une victime citée plus haut,  propose plutôt qu’on mette la population togolaise à contribution.  Selon lui, le gouvernement doit faire appel  à la population. Il s’explique : «Le gouvernement doit faire d’abord le point des ouvrages à réaliser, de même que le budget. Il  fixe ensuite un quota pour chaque togolais adulte et on cotise mensuellement. Si par exemple chacun cotise seulement 200 FCFA par mois,  en deux ans, on va récolter des milliards. On n’a pas forcément besoin d’attendre les bailleurs de fonds. »

De son côté, M. Iréné Napo, Délégué National du Parti Afrique Togo Ecologie indique que,  c’est un défi pour non seulement le peuple togolais mais le peuple béninois, ghanéen et tous les pays qui sont sur le littoral. C’est une synergie d’actions qui pourra permettre à ce qu’on trouve des approches de solutions qui doivent faire appel à beaucoup de partenariats notamment techniques et financiers », a-t-il affirmé, tout en proposant aux gouvernants de chercher la technicité vers les pays nordiques, c’est-à-dire les pays scandinaves notamment la Finlande, le Danemark la Norvège et les pays bas qui ont fait leur preuve dans la lutte contre l’érosion côtière. Tout comme l’environnementaliste, beaucoup pensent que l’érosion côtière est un phénomène régional global et donc une action concertée au niveau régional sera efficace puis que si le Togo fait des actions isolées, cela peut avoir des conséquences pour les populations au niveau des autres pays de la région.

D’autres encore soulignent qu’il faut carrément diminuer l’impact des populations qui subissent l’érosion côtière en essayant de trouver des solutions pour adapter leur milieu à ces changements. Cela peut passer par un réaménagement urbain, une relocalisation ou une aide pour que ces populations puissent survivre économiquement à ces problèmes.  Pour M. Joseph KOGBE, Directeur de l’ONG Organisation pour l’Environnement et le Développement Durable (OPED), et  Coordonnateur du réseau international Climat et Développement,   l’état togolais doit d’abord accompagner les riverains pour mille raisons. « 90 pour cent des infrastructures industriels du Togo se trouvent dans la zone portuaire. S’il y a une catastrophe au niveau du littoral, c’est tout le pays qui est parti. Toute l’économie va tomber. L’Etat doit accorder une priorité à cette question dans la zone non seulement à cause des communautés mais aussi de l’économie nationale. Il faut donc développer une disposition réglementaire qui permet de gérer de façon rationnelle la côte et les ressources qui s’y trouvent.  On doit mettre en place une réglementation spécifique de la zone côtière en ce sens qu’il y ait des lois et des dispositions qui permettent à chacun de savoir ce qui est permis de faire et ce qui ne l’est pas ».

                                                                                                             Dans cette construction en claie vit une famille qui possédait une villa

 

Une histoire aussi vielle que l’océan et la mer, le phénomène de l’érosion côtière ne date pas d’aujourd’hui. A divers endroits au monde,  des pays côtiers en font face à des degrés variés. Ceci nous amène  à s’intéresser aux différents types de solutions  techniques qui existent.

Le panorama des solutions  existantes

Quelles sont les différentes solutions techniques qui existent ? Quels avantages et inconvénients présentent-elles ? C’est à ces questions qu’a répondu Mme Frédérique Pradignac, volontaire de l’aide de l’Union Européenne sur le projet « Action des Volontaires Européens et Nationaux Investis pour la Résilience » au centre Nouvelles Alternatives pour le Développement Durable en Afrique (NADDAF), basé au Togo.

Selon, Mme Frédérique Pradignac, il y a trois différentes sortes de solutions. Primo, des aménagements en dur ou gris (épis, brise-lames, ouvrages de protection, revêtements, digue).  Secondo, des aménagements souples ou verts  qui s’appuient sur la nature et peuvent renforcer la résilience du littoral  (élevage de coraux ou plantation de mangroves, sur ou à proximité d’infrastructures grises ; récifs, plages, île-barrières, dunes, espaces de végétation servant de zone tampom). Et tertio, la solution de relocalisation des activités et des biens qui consiste en la démolition et le déplacement des biens et des activités du front de mer vers l’intérieur des terres.

En ce qui concerne les aménagements en dur ou gris, selon la spécialiste, ils ont des impacts tant au niveau paysager que pour la biodiversité. Les coûts sont également très élevés puis l’érosion renforcée en aval de ces aménagements

S’agissant des aménagements souples ou verts, Mme Frédérique Pradignac fait savoir que ce sont aménagements demandant un entretien plus régulier. Ils entraînent un bouleversement de la biodiversité pour le ré ensablement et présente un risque de manque de sable. Aussi la durabilité et l’efficacité sont-elles plus faibles dans le temps.

                                                                                                                        Des épis installés pour protéger une cote (Image illustrative, libre de droit)

 

La solution de relocalisation quant à elle, est  la plus radicale à envisager, lorsque le maintien du trait de côte est techniquement impossible et les coûts sont trop élevés. Ses inconvénients dit-elle sont nombreux. Plusieurs points de blocages réglementaires, opérationnels et financiers doivent être levés. Cette solution présente une faible acceptabilité sociale c’est-à-dire qu’il y a des difficultés à convaincre les personnes concernées ; sa mise en place est également très longue, ce qui implique souvent de trouver une solution de protection temporaire coûteuse. Elle nécessite finalement une étude de faisabilité en amont impliquant tous les acteurs locaux.

Le tableau est alors dressé. Aux dirigeants, à vous de jouer !

Hélène Doubidji

Last modified on Wednesday, 19 February 2020 11:38

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